Revelation

Renaissance et révélation.

Le grand Corbeau

Le son atteignit mes sens en alerte, je le reconnu. Il fallait aller vers ce battement qui à présent emplissait l’espace. L’air devint d’un seul coup épais et vibrant à la fois. La vibration, de plus en plus lourde sans discontinuer, m’arrivait.

Je déployais mes ailes dans un grand fracas de plumes, brassant l’air.

Je déployais mes ailes laissant l’arbre, abri protecteur sur lequel j’attendais maintenant depuis une lune que celle-ci redevienne pleine.

D’un puissant battement, je montais dans la nuée qui obscurcissait la lumière de celle qui allait m’accompagner durant ce voyage.

J’étais seul, je lançais dans un cri un défi à cette obscurité. Tous les animaux nocturnes se turent. Après avoir pris de la hauteur, la direction me fut donné par un souffle de vent. Il me poussait, me tirait.

C’est cette nuit que cela allait se passer. Toutes ces années à me préparer, côtoyant les anciens de la colonie où j’étais né. Ils m’avaient instruit de leur sagesse. C’était à moi à présent de manifester au cours de cette nuit même ma présence au monde des humains qui était prêt à voir pour qu’ils sachent. Je rentrai dans la lumière dorée de la déesse de la nuit, en bas sur la terre se projetait ma silhouette d’hombre.

Le battement du tambour se fit de plus en plus lourd et distinct. Je sentais que j’arrivais sur les lieux qui m’étaient destinés.

Je descendis en large cercle et restai au dessus d’un grand feu que les hommes avaient allumé. Je restai dans l’obscurité, ce n’était pas encore le moment. Trois tambours à l’unisson scandaient l’appel. Tout autour, un petit groupe d’hommes de femmes vibraient de tous leur membres. Dans l’arbre, sous lequel ils se tenaient, était accroché, os, plumes de mes ancêtres, bois du grand cerf notre frère. Des tissus de couleurs attachés en tresse bougeaient dans le vent qui ne cessait de forcir.

Le rythme s’accéléra et quand il parvint à son paroxysme, s’arrêta. Le vent tomba.

Un profond silence emplit l’espace plus rien ne bougeait. Je remontai alors dans la face aimée qui m’avait éclairé et lançant trois grands cris, je sortis dans sa lumière.

Les hommes à mes appels levèrent les yeux, ils virent mes plumes noires aux reflets bleutés, mon bec puissant et mon regard aux pupilles d’or qui savaient lire dans les ténèbres du futur et m’aperçurent, certains ne me voyant pas tombèrent à terre dans un profond sommeil. Les autres me renvoyèrent mes cris.

Le grand corbeau que j’étais devenu était apparu.

A présent ils savaient et me reconnaîtraient pendant toute leur vie dans ceux de ma race.

Je serai à leurs côtés pour les détourner de certains voyages périlleux et dangereux pour eux et à la fois pour entraîner dans ces périls ceux qui passeraient outre les présages que je leur donnerai et qui les refuseraient.


Jean-Claude MOUSSEY

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se souvenir de son humanité

Article d\’Hélène Naudy

Se souvenir de son humanité

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Je m’habillerai

Je m’habillerai,

Je m’habillerai de vêtements confortables amples et légers qui bougeront et frissonneront comme un champ de blé sous le vent d’Ouest.

Je m’habillerai d’odeurs émanant de la terre fraîchement remuée.

Je m’habillerai du sifflement des oiseaux siffleurs, du chant des rossignols, du cri de la hulotte, du bruit des herbes qui s’entrechoquent, de l’aboiement lointain d’un chien qui appelle son maître, du roulement de l’eau dans la rivière sur les cailloux, du bruit de ces mêmes cailloux chahutés qui se déplacent.

Je m’habillerai de l’ombre naissante à la tombée de la nuit.

Je m’habillerai de la lumière de la lune qui apparaît là bas à l’horizon habillée  par un halo vaporeux, signe qu’il y aura du vent sur les terres demain.

Je m’habillerai alors, de retour à la maison de la chaleur du feu dans la cheminée, du crépitement des branches de résineux qui se consument laissant dans la grande salle l’odeur de pin et je m’assoirai auprès de l’âtre et me laisserai envelopper par elle.

Je m’habillerai du silence aimant, chaud, accueillant de cette fin de journée jusqu’à ce que la faim se manifeste,  me laissant doucement attirer par elle vers la grande table.

Je m’habillerai du goût du pain trempé dans la soupe, de la saveur de celle-ci, du bruit de la cuillerée au fond de l’assiette, de l’âpreté du vin nouveau sur ma langue.

Je m’habillerai d’une rêverie sans fin où la mémoire détricote à son aise les souvenirs et les retricote, des souvenirs d’hommes et de femmes rencontrés, sans plus savoir où je les ai rencontrés, mais je suis seul ce soir, demain, oui, demain je vais en ville.

Je m’habillerai avec ces vêtements neufs que je n’ai jamais portés, achetés sur un coup de folie, trop chers pour mon budget.

Je m’habillerai de ce pantalon très large en haut, trois pinces de chaque coté et étroit en bas qui tombera en accordéon sur mes chaussures blanches, la veste cintrée ne sera pas boutonnée, la chemise crème au col audacieux  ouvert et j’irai acheter ce « panama » dans la petite rue au bout de la grande avenue qui coupe la ville en deux. Pourvu qu’ils aient ma taille.

Je m’habillerai du regard et des sourires de personnes rencontrées devant cette apparition.

Je m’habillerai du plaisir de voir cette silhouette improbable dans cette petite ville de province se refléter dans les quelques vitrines où le rideau de fer ne sera pas encore baissé mais il se fait tard, une douce torpeur finie par m’entourer, me pénétrer.

Je m’habillerai encore une fois de ce désir, savourant à l’avance ce jour demain ou dans un an. Je ne sais quand je m’endormirai, me laissant habiller d’un sommeil peuplé de rêves d’amitié, d’amour et de joie partagés.

Jean Claude MOUSSEY

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Je suis une gazelle

Je suis une Gazelle

Je suis née au milieu d’autres gazelles. Petite, je suivais ma mère, je la reconnaissais entre toute, elle seule avait dans son regard le doré que prend le ciel quand le soleil se lève au dessus de l’horizon avant d’inonder la savane de ses rayons ardents, j’aime la chaleur de ces lieux où j’ai fait mes premier pas. Je me sens en sécurité parmi les miens. Mon père est très fort, très beau avec ses grands bois comme un couronne au dessus de lui. Il est le père de mes nombreux frères et sœurs. Je le vois souvent passer autour de nous à la lisière de notre groupe et de la brousse qui s’étend à perte de vue. J’aime voir son cou tendu vers le ciel, humant l’air toujours aux aguets.

Petite, déjà, j’aimais sauter, je faisais des concours de sauts avec mes compagnons, mes frères et soeurs. C’était celui ou celle qui allait le plus loin, le plus haut, le plus vite. Les adultes nous surveillaient de très prêt. J’étais la plus légère et je m’imaginais lors d’une suspension au court d’un grand saut pouvoir rejoindre les oiseaux et voler au dessus de ma mère qui ouvrirait grand ses beaux yeux délicats. Elle était toujours inquiète de me voir m’éloigner.

Un jour je ne compris pas ou plutôt je sentis dans la petite brise du matin une odeur que je ne connaissais pas, tout le troupeau immobile attendait suspendu dans un grand silence oppressant, plus aucun oiseau ne chantait. Soudain la horde éclata, mon père derrière nous nous poussa, nous détalions, sautant de plus en plus vite, de plus en plus loin. J’avais peur, je la sentais en moi me ravager le cœur, les poumons brûlaient. Mes petits sabots pointus imprimaient à présent leurs empreintes dans la boue de la rive qui commençait à sécher. Je perdais de la vitesse, de toutes mes forces je bondis encore plus loin, encore une fois, je ne savais plus où j’allais, je tombais alors que je prenais mon élan, l’odeur acre, furieuse, sauvage était au-dessus de moi, derrière moi, m’enveloppait. Je me relevais et tremblante je fais face, je voulais savoir quel était le danger. Immobile, vulnérable dans une seconde qui me parut interminable. Je le vis ! Le tigre des hauts plateaux d’on ma mère m’avait parlé, était redescendu dans la plaine. Il dégageait une force brutale, ses babines retroussées de rage laissaient voir des dents aiguisées comme des sabres. Il me regardait sûr de sa force, il avançait lentement presque au ras du sol, les muscles tendus prêt à bondir au moindre signe de fuite de ma part. je lisais dans ses yeux le désir de tuer et j’étais sa proie.

Tout passa en moi, l’ombre de ma mère qui me protégeait du soleil quand elle m’allaitait. L’entraînement à bondir, sauter, les rêves de voler, mon père qui toujours nous protégeait aux aguets sans relâche. Je n’avais pas encore atteint ma taille d’adulte mais à l’automne je sais que les jeunes cerfs auraient commencé à tourner autour de moi. J’aurai fait semblant de ne pas comprendre leurs jeux. Je me serai éloignée de deux ou trois pas, donner quelques coups de sabots pour finalement choisir le père de mes enfants.

Je n’allais pas connaître tout cela. Face à face, j’étais face à face avec ma mort, moi qui ne suis que joie de vivre, tendresse, fragilité et délicatesse. Je voie arriver sa patte énorme. Dans un élan, rapide comme l’éclair, je saute au dessus de lui et emporter par ma vitesse je tombe dans les flots de la rivière qui m’emporte. Il est là sur la rive qui me suit sans me quitter du regard avec des yeux à présent remplis de haine.

Un espoir pourtant ! La rive se rapproche encombrée par des éléphants venus boire et s’asperger. Les miens, je les vois, sont derrière eux à l’abri. Le plus grand se tournant vers le prédateur à présent à l’arrêt agite sa trompe furieusement, souffle et s’enveloppe d’un nuage de poussière. Il pousse alors, en agitant ses grandes oreilles, un énorme et terrible barrissement qui fait fuir l’ennemi. Je suis sauve. La première qui vient au devant de moi et ma mère, mon père passe me voir et je cours dans le troupeau rejoindre tremblante mes amis. Je les caresse, les lèche, les embrasse. Les jeunes, aux bois qui commencent à poindre, se désintéressent de moi, ils ont encore le temps avant l’automne.

Jean-Claude Moussey

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La boucle d’oreille

Mercenaire, il l’avait toujours été, du moins lui semblait-il ce soir-là, assis sur le capot de sa jeep rouillée au plein cœur de la brousse. Il sortit, d’une des innombrables poches de son treillis, sa montre. Les aiguilles marquaient 18 h.

Au campement, ses anciens compagnons devaient déjà être en train de revenir d’une de leur expédition journalière et se préparaient à se diriger vers la cantine.

Quand il s’était levé, il y avait déjà quatre jours de cela, alors que son groupe se reposait après la marche harassante sous un soleil de plomb, personne ne l’avait suivi.

Il était monté dans sa jeep. Gradé, il avait un véhicule à sa disposition, un nuage de poussière soulevée par les roues s’était élevé derrière lui et il avait disparu.

Il n’avait pas compris cette décision ou plutôt si, il savait mais ne voulait ni entendre ni voir.

Un soleil énorme, rouge descendait à l’horizon et dans ces contrées cela signifiait que la nuit allait tomber rapide comme une chape sur le paysage. Une rivière coulait derrière les monticules de terre qui se desséchait rapidement après les pluies abondantes de ce printemps aussi bref que furieux. Son eau brillait dans les derniers feux d’un astre sur le déclin.

Il se dirigea vers cette eau qui lui promettait un peu de fraîcheur et d’humidité. L’odeur de la terre mouillée lui signala qu’il n’était plus très loin, une barrière de joncs oscillants doucement sous la brise du soir fut vite franchie.

Quatre jours de vagabondage dans la savane l’avaient ramené là sans qu’il s’en aperçoive. La trace des pas de son équipe était toujours présente, incrustée dans la boue. Comme un somnambule il suivi ces empreintes. À présent, il comprenait, il voyait ce qu’il avait voulu ignorer, lui l’homme endurci depuis sa plus tendre enfance à ne pas ressentir.

Il avait été enrôlé très jeune dans un régiment d’aventuriers payés pour défendre les intérêts de quelques potentats et autres dictateurs. Il ne savait pas qui et il s’en moquait, il était bien rémunéré, vivait s’en se soucier de rien. Oui, il lui fallait bien commettre tueries, meurtres, assassinats. Mais n’était-il pas grassement payé pour ça? Ne connaissant pas autre chose, cela lui paraissait normal et naturel.

Alors que s’est-il passé ce soir-là quand il s’était levé et qu’il était parti. La fatigue sans doute avait affaibli les remparts derrière lesquelles il se cachait. Il revoit et revit les événements de cette journée.

Après des semaines de brousse le long de cette frontière improbable entre jungle et savane ils s’étaient retrouvés face à un groupe d’hommes et d’enfants à peine vêtus, armés de sabres, de barres d’acier et de machettes. Ils n’ont pas fait de quartier. Le sang a giclé, les balles perforants leurs abdomens trop maigres, les têtes éclataient comme des fruits trop mûrs. La routine en quelque sorte. Il fit sonner la fin du carnage et fin du fin, il le fit dans la tradition à la façon des anciens avec une vieille trompette récupérée on ne sait où lors d’un engagement un peu plus sévère le mois d’avant ou était-ce il y a un an ? Le temps n’avait plus d’importance.

Une question se posa : pourquoi avait-il tourné la tête à ce moment-là ? Comment l’avait-il vu ? Ne bougeant presque plus. L’ordre était : Pas de prisonniers, pas de témoins, jamais.

Il fit signe à ses compagnons de continuer, revint sur ses pas. Là, était couché sur le sol, agonisant un enfant, les côtes enfoncées déformant le tronc fragile où la respiration pouvait à peine soulever la poitrine. Ses yeux se plantèrent dans ceux du gamin. Il lut, comme dans un livre ouvert, la peur qui lui dilatait les pupilles. Il eut le temps de voir la tête de tigre tatouée sur le bras gauche replié derrière son dos quand un réflexe instinctif, appris depuis des années, survint rapide. Il écrasa la carotide de l’enfant sous sa lourde chaussure militaire. Il y eut un petit râle et puis plus rien ne bougea dans ce corps à présent sans vie. Il retourna le cadavre, il n’y avait pas d’arme dans le poing fermé. S’agenouillant, il entreprit d’ouvrir la main qui se raidissait déjà. Une boucle d’oreille ornée d’une pierre rouge luisait doucement dans la paume ouverte. Dans un geste de colère incompréhensible pour lui, il la prit et la jeta dans la poche de poitrine de son treillis. Tournant les talons il rejoignit ses hommes, il ne put raconter ce qu’il avait fait, d’ailleurs personne ne lui demanda. Mais, quatre jours après, il se leva, monta dans sa jeep et partit pour finalement revenir là. Il devait faire quelque chose.

Remontant les traces de pas, il retrouva facilement le petit corps, celui-ci n’était plus reconnaissable. L’humidité et la chaleur des lieux avaient commencé leur œuvre mais il savait que c’était lui. Il sortit le bijou, le remit dans la main de l’enfant, il entoura celui-ci de la pièce de toile de jute qui lui avait servi de vêtement, creusa un trou avec ses mains dans la boue de la rive, enterra le garçon, coupa quelques branchages, construisit un petit autel comme il en avait vu un dans un temple d’un pays lointain, s’assit à côté de lui, tout près.

Un goût salé arriva sur ses lèvres. Pour la première fois de sa vie, il pleura.

Jean-Claude MOUSSEY

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L’armoire caverne.

Longue et basse sur le haut plateau, la maison encaissée dans un repli de terrain à l’abri du vent donnait, l’impression de loin, d’un énorme rocher sorti de terre, là, sans aucune raison précise. Ses murs en grosses pierres froides et grises mal taillées, son toit de lauzes noires participaient à ce sentiment

En s’approchant sur le chemin caillouteux, elle semblait nous épier. Son visage borgne aux ouvertures petites la rendait soupçonneuse.

D’un peu plus prés, ce gros tas de pierre devenait grotte. L’énorme porte, à double vantail, ouverte sur l’écurie, étable, porcherie était prête à vous avaler vers des ténèbres qu’aucun rayon de soleil jamais ne pénétra. Seule émanait de cet antre, l’odeur forte des déjections animales et de paille souillée. La grande fosse à purin au beau milieu régnait sur ces lieux.

A côté de cette ouverture, une petite porte basse et carrée semblait minuscule. C’était celle de l’homme et de la femme qui vivaient là.

Ayant poussé le battant ajouré d’une petite vitre, une grande salle sombre, où il faut quelques minutes à vos yeux pour s’acclimater à la pénombre, se dévoile.

Une grande et lourde table en bois se trouve en plein milieu. Celle-ci est si lourde qu’elle n’a jamais été bougée, à croire qu’elle a été construite sur place. Devant elle, la grande cheminée noire de suie et toujours allumée, été comme hivers. A sa gauche un évier en pierre taillée et polie, le sol en terre battue.

Un frisson de plaisir me fait tressaillir, là, en face sur le mur, deux portes carrées en bois posées à un mètre du sol.

Je grimpe sur le tabouret de traite à trois pieds, j’ouvre les battants de cette fantastique armoire caverne.

Un matelas de laine des moutons du plateau recouvre le sol. Je me jette dessus, referme les portes de l’intérieur, les bruits étouffés extérieurs s’éloignent et disparaissent. De fines poussières dansent dans de minuscules raies de lumière passant dans quelques interstices du vieux bois.

Me laissant porter par eux, je reprends instantanément le rêve, l’histoire que j’avais laissé là, quatre mois auparavant durant les vacances de printemps.

Jean-Claude MOUSSEY

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Papoter

Oui, papoter .

Une tasse de café posée sur le coin de la table avec devant soi une après midi qui s’éternisera jusqu’à la nuit sans rien d’autre à s’occuper .

Suivre le doigt sur la nappe qui dessine en aidant les pensées et les paroles à mettre de la couleur sur le temps .

Le regard ira chercher les cormorans perchés sur les arbres de l’autre coté de la rivière les trouvera, s’attardera un peu sur eux sans les voir vraiment .

Le silence sera le support d’un regard qu’un sourire commentera .

Tout se dira sans attente, les histoires anciennes reprendront vie, reconstruites pour le plaisir de s’entendre encore les raconter et de les réécouter .

Et nous passerons sur le temps légers, joyeux, profonds,  tendres et amoureux .

Amoureux de ce présent fragile,délicat et généreux.

Jean-Claude Moussey

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silence on tourne

Le feu en moi.

La glaise, massive, attend.

Le feu en moi brûle mon envie, non, l’enflamme, l’étire, l’éveille.

Sensible, ma main se pose sur la terre comme elle se poserait sur un corps de femme.

J’effleure l’argile.

Cela faisait bien 12 ans que je l’avais délaissée. Je me souviens de la peur qui était montée en moi, foudroyante, et qui m’avait sommé d’abandonner le modelage. Je craignais de ne créer que des bricoles, des formes déjà dites, des anecdotes sans profondeur, des m’as-tu vu, des “encore la même chose”. Je craignais de n’être qu’un copiste, qu’un charlatan, qu’un homme en mal de reconnaissance.

Bien avant cela, j’étais un baroudeur, un fonceur, j’agissais sans penser, créant sans m’en rendre compte, sur mon sillage, des drames, des violences, des malentendus, des ruptures.

12 ans d’infidélité, pire de trahison. 12 ans de faux-semblant.

Et puis, insidieusement, la glaise m’appela. Oh, d’abord, je n’entendis que des chuchotements, rien de bien distinct, de précis, non, c’était juste une sensation éphémère, subtile et pourtant qui accrochait mon attention. Une sensation qu’il me semblait connaître mais sur laquelle je ne pouvais mettre de mots, même pas des mots minuscules, d’ailleurs, en existe-t-il ?

J’entendais juste : « poser mes mains. » Mais je ne voyais pas de quoi il s’agissait. Poser mes mains, oui, mais où ?

Ma compagne, par moment, me disait : « Tu te souviens de l’exposition que tu avais faite en 2005, au studio D’Anou Skan à Lyon. Tes pièces étaient superbes. J’en garde un très beau souvenir. » Et puis, l’air de rien, elle glissait : « Tu penses t’y remettre un jour ? » Je ne répondais pas, ou sinon d’un ton qui n’en avait rien à faire : « C’est terminé tout ça. Faut pas s’y accrocher. » Et la phrase qui clôturait l’échange… je dirais même, qui clôturait la vie en moi : « Je ne suis pas un artiste. »

Pourtant, cela, je ne pouvais pas le nier, la nostalgie colorait mon quotidien. La fatigue aussi, alors que je ne faisais rien qui puisse engendrer un tel état. Enfin si, à la réflexion, se nier est très fatiguant ! Epuisant même.

Ma douce m’offrit un jour un morceau de terre empaquetée dans du plastique. Elle l’avait posé délicatement sur la table de la cuisine, elle avait planté ses yeux dans les miens… Son regard était chargé d’éternité, de promesses simples, de soutiens tendres. Puis elle était partie, me laissant seul, moi et la terre.

Je me souviens encore des pensées qui m’avaient traversé l’esprit : « Non, ce sera trop long, trop long à conquérir, trop difficile, il y a trop de risques, trop de tristesses, trop de larmes qui n’ont jamais coulé, trop d’embûches. » Et puis, je ne sais plus comment mais je sentis ma main sur le plastique. Ma main qui n’avait pas suivi les méandres douloureux de mon passé, ma main qui n’avait pas quitté mon cœur.

Tout devint lourd en moi, mes épaules, mon regard, mon dos, seules mes jambes frémissaient doucement.

La sensation s’amplifia, la sensation douloureuse des retrouvailles qui acculent à reconnaître la vie en soi.

Cette vie que je me refusais de vivre, d’accomplir, vertical. Cette vie que je fuyais, en adoptant la position allongée sur le canapé, affalé dans ma peur, immobile, soumis au juge : « Toi, un artiste ! »

Je dormis très mal les nuits qui suivirent.

Une lutte fiévreuse me clouait dans mes moqueries. Qu’ai-je donc de spécial que les autres n’auraient pas ?

Cela fait 3 semaines qu’elle m’attend.

3 semaines incontournables où cheminèrent, le frémissement puis la braise et maintenant le feu.

J’ai enlevé le plastique ce matin et j’ai posé mes mains sur la terre comme je les poserai sur le corps d’une femme.

Je ferme les yeux, j’oublie, j’oublie toute ma tête, elle ne peut pas m’aider, là, elle est incompétente.

Je ferme les yeux. Mes mains, elles, mon corps, ils savent.

Je ferme les yeux, mes mains étirent la glaise.

Je dois avancer en aveugle, ne rien voir, me laisser faire.

Le feu se marie à la forme, je me sens m’y dissimuler, m’y introduire. Me fondre dans ce moment, dans ce qui vient de moi.

Mes mains dansent, façonnent à leur guise, soudain, je m’entends crier : « Et pourquoi pas créer aussi de bricoles, des formes déjà dites, des anecdotes sans profondeur, des m’as-tu vu, des “encore la même chose”. Et pourquoi pas créer ce qui n’a pas de nom, créer. CRÉER. Me rappeler à moi. Marcher dans le plaisir. Juste laisser la trace de ce qui veut se dire. »

DIRE.

J’ouvre les yeux.

Devant moi, un homme étreint une femme.

Hélène NAUDY

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Poésie

Le chien par Léo Ferré

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Transmettre le sensible

Enfin je suis à ma place, je transmets le sensible.

Vanité, comment vas-tu t’y prendre ? Est-ce que le sensible peut se transmettre ? Dis moi qu’est ce que le sensible ?

Ce qui se vit à l’intérieure de moi qui frémit au moindre changement de temps, de vent, ce qui est toujours en mouvement. Le transcrire, l’exprimer, le montrer, s’exposer, se dire. La couleur, le parfum de chacun, ce qui lui est propre et unique. Une création sans fin, ni but.

L’envie, le besoin je dirai presque de le faire naître, de le découvrir en moi et aussi dans l’autre, l’autre est un univers, un monde. Que ces mondes multiples vivent et se montrent apportant jubilation, amplitude non conforme aux règles figées d’un art qui n’en a que le nom.

A chaque bosse, creux, ligne que je voie apparaître dans cette argile froide et grise, la rendent chaude et colorée. En moi se vit un tressaillement, une impatience, un espoir du plus loin, du plus prés. Je suis cette ligne, je suis avec cette ligne, je la voie se continuer dans l’espace rejoindre l’autre monde à coté.

Celui qui façonne cette glaise se fait l’offrande de lui-même dans ce creux là en bas. Il ne le voit pas et pourtant tout y est dit. Je suis là pour qu’il soit vu et que la vision de ce creux l’emplisse de la même joie qui vibre à l’intérieur de moi.

Tout est déjà là, le sensible, la vie qui vibre et ne cherche qu’a s’exprimer. Je suis là pour alimenter les feux, pour souffler sur les braises de l’envie de découvrir la possibilité de s’enchanter de ce qui se vit dans soi même, dans l’autre. Pas besoin de mots pour expliquer. Surtout pas de jugements, l’autre est là avec ce qu’il a posé ; bien sur c’est un peu chaotique, brouillon. Combien avons-nous passé de temps à apprendre à écrire et là, il faut inventer son écriture et en plus qu’elle soit lisible par l’autre qui regarde.

Ce n’est pas un peu présomptueux ? Absolument, mais dans cette démarche, nul lassitude, ni devoir. Des règles ? Oh ! Si peu. Regarder, regarder, entrer en relation avec ce qui est posé là sur la sellette, sentir ce qui nous fait vibrer et l’accompagner jusqu’au bout. Peut être pas très loin, la vie peu se révéler dans un minuscule détail que personne ne verra. Là il y a le sensible et la beauté.

Ceux qui ne peuvent pas le voir apporteront quolibets et jugements. Critiques vaniteuses de personnes n’ayant jamais osé mettre leur mains dans la terre et s’exposer. Il faut être prêt à cela.

Chercher la reconnaissance aux travers de ces formes formant un objet que l’on aura façonné avec tout nous même ne sera pas ici le but. Même si inévitablement cette reconnaissance arrivera.

Le plaisir, la peine aussi ressenti à faire ce modelage sera le cadeau caché. Les autres ne verront que la forme extérieure.

Je transmets le sensible et cela m’emplit, je suis chez moi, je suis en moi, je suis là. N’allez pas croire que cela est sans risque, sans danger et sans fatigue. Tout mon moi à l’écoute de ce qui va se passer, ce qui se passe, amplifier, avoir la vision de ce qui se passera. Accompagner pas à pas, bienveillant, aimant chacun sur cette route semé d’embuches capable de figer ce délicat frémissement issu du fond de chacun. Ce frémissement deviendra visible et fort de plus en plus fort.

Ce frémissement remercie de s’être occupé de lui. Il a tant de chose à raconter, tant de choses à vous chuchoter à l’oreille.

Ce frémissement du sensible sera votre maître. Je ne suis là que pour vous le faire sentir, encore et encore.

J’accompagne le regard de chacun dans le sensible de chacun. Tout peut être dit, montré. La crainte de se montrer, de montrer se manifestera, les jugements ne manqueront pas de se lever.

Si je dis tout cela et surtout comment puis je dire tout cela ? Un peu plus tard, je vous raconterai.

Jean-Claude Moussey


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